Quel est le rapport entre la carotte bio du supermarché de Vénissieux, dont beaucoup de collégiens ne verront jamais la couleur, et le réchauffement climatique ? Au sein de l’association Réseau Marguerite, des enseignants montent des projets transversaux sur l’agri-alimentation. Ils ne répondent pas à la question, mais amènent les élèves à se la poser.
Collège Elsa Triolet, à Vénissieux, un vendredi après-midi. Madame Doumeng, prof de SVT, à ses élèves de 5e : « Ce soir, vous allez prendre en photo ce que vous allez manger. Vous allez renouveler l’opération tous les soirs de la semaine. » « Moi, ça va être kebab tous les soirs ! », avance Mikail, pas peu fer. Alain, lui, dit qu’il préfère les tacos. Quant à Soundouce, elle semble, comme souvent, avoir un coup d’avance : « Mais madame, tout le monde va savoir ce qu’on mange?! » « Les photos seront anonymes, rassure l’enseignante. On va même les échanger avec la classe d’un autre collège. »
« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es », paraît-il. Les photos de Mikail, d’Alain et de Soundouce révéleront une partie de leur vie privée, mais aussi de notre époque. Dans ces autoportraits alimentaires de collégiens des Minguettes, on trouvera sûrement une bonne dose d’obésité chez les jeunes, le goût amer de l’inégalité d’accès à une alimentation de qualité, le gras de la mondialisation des échanges, et en arrière-goût, si on a le palais fin, on détectera la saveur inimitable du réchauffement climatique…
Ce projet d’autoportraits alimentaires permettra à Angélique Doumeng d’aborder, au fil des séances, différents éléments du programme de SVT et de faire le lien entre eux : le processus de digestion, la nutrition et l’équilibre alimentaire, les écosystèmes, la notion de ressource à travers l’état des sols, la question des pesticides, mais aussi l’analyse des kilomètres parcourus par les aliments grâce au pétrole et le dérèglement climatique. Quant à sa collègue Myriam Laval, en Histoire-géographie et en Enseignement moral
et civique, elle verra dans ces photos un outil pour étudier l ’agriculture, mais aussi la croissance démographique et les besoins alimentaires, ou introduire les notions d’égalité et de justice sociale : « Je vais superposer avec eux la cartographie des revenus dans l’agglomération lyonnaise avec celle qui recense les magasins bio. »
Alors jeune enseignante, Myriam Laval était « dépitée » de la segmentation des savoirs entre disciplines, en particulier ceux touchant au système agri-alimentaire. Or, « l’enseignement est encore généraliste en collège: on peut faire des ponts avec des disciplines très variées. Et à la différence des primaires, les collégiens ont la maturité pour prendre du recul. Avec eux, on peut dépasser les éco-gestes. »
En 2013, elle a co-fondé un réseau informel d’enseignants afin de construire des projets pédagogiques transversaux portant sur l’agri-alimentation, « pour que les élèves comprennent que c’est un système dans lequel tout est lié, et qu’ils en font partie ». Création d’Amap, réalisation de livres de recettes, sollicitation de producteurs locaux pour des épiceries solidaires, concours de cuisine, conception d’un jeu de plateau autour du sucre…
ÉLARGIR LES REPRÉSENTATIONS,
OUVRIR DES POSSIBLES
Les projets se sont affinés d’année en année, ont été formalisés, permettant à d’autres enseignants de s’en emparer. L’association Réseau Marguerite est née en 2019. Elle propose aujourd’hui un accompagnement à destination des enseignants pour ces projets, ou pour la création de ressources spécifiques autour des enjeux agri-alimentaires, mobilisant plusieurs disciplines : Histoire, Géo, SVT, Maths, Arts plastiques… Le tout en lien avec le territoire. Dix-neuf « projets Marguerite » sont actuellement suivis par l’association, principalement dans le département du Rhône
où elle est basée.
« Les élèves retiennent mieux ce qu ’on leur transmet parce qu’ils peuvent rattacher ce savoir à un souvenir différent du temps de classe : préparer une photo, rencontrer un producteur, cuisiner… », m’explique Angélique Doumeng après la sonnerie. Et le savoir
« froid » de la connaissance du monde devient lié au savoir « chaud » de l’expérience personnelle : « Nécessairement, les élèves questionnent leurs propres habitudes alimentaires, prolonge Myriam Laval. Ils peuvent se dire : “Tiens, pourquoi je suis gêné de dire aux autres que je mange avec ma grand-mère, ou tout seul le soir, alors que c’est important pour moi de leur montrer que je vais au Mac Do ?” Ils sont aussi amenés à se questionner sur le fait que leurs parents ont difficilement accès au bio, que leur alimentation n’est pas qu’une question de choix individuel… Avec les projets Marguerite, on cherche à élargir leurs représentations, à leur ouvrir des possibles, et pas seulement en terme de nutrition. »
Et pourquoi pas, un jour , voir un enfant issu des tours des Minguettes au ministère de l’agriculture ? Après tout, l ’avenir commence aujourd’hui. Et avec le réseau Marguerite, on se prend à y croire un peu, beaucoup…
Fabien Ginisty
Photos : @ Réseau Marguerite









