Le gouvernement a annoncé une prime covoiturage de 100 euros pour massifier la pratique. Mais le covoiturage est-il un outil adéquat pour limiter le trafic automobile ? Pas nécessairement, répondent les experts, qui craignent même un effet rebond favorable à la bagnole s’il se développe n’importe comment.
Pour que les Français se mettent au covoiturage, le gouvernement va tendre une énorme carotte : environ 100 euros pour tout nouvel inscrit à une plateforme internet de mise en relation. Cette mesure entrera en vigueur au 1er janvier 2023, et sera financée par les certificats d’économie d’énergie. Les modalités d’application restent floues. On attend que le gouvernement « dévoile » son plan covoiturage, selon la promesse du ministre des transports Clément Beaune.
Depuis une bonne dizaine d’années, la courbe de la pratique du covoiturage via une plateforme internet suit celle des prix à la pompe : en hausse exponentielle. Les particuliers y trouvent un moyen de lutter contre l’érosion de leur niveau de vie. Parallèlement, la collectivité se mêle de plus en plus de covoiturage. Aujourd’hui, nous en sommes au stade où le changement de comportements est devenu un objectif politique. Le gouvernement actuel affiche en effet sa volonté de tripler le nombre de covoiturages du quotidien d’ici 2024. Pour ce faire, une loi de 2019 autorise les collectivités à financer directement les particuliers via les plateformes. Une étape supplémentaire sera franchie au premier janvier avec ce dispositif qui concernera tous les Français.
PATERNALISME LIBERTARIEN ?
Cet énorme « coup de pouce » de 100 euros soulève de nombreuses questions de fond. Son financement par le mécanisme des certificats d’économies d’énergie, et non par l’impôt, n’est-il pas injuste ? N’y a-t-il pas là une inégalité de traitement entre les covoitureurs informels, deux voisins par exemple, qui ne passent pas par une plateforme et qui donc ne pourront pas bénéficier de la prime, et les autres ? Ces deux voisins n’auront-ils pas intérêt à passer désormais par un intermédiaire, via leurs smartphones, pour faire la même chose tout en touchant leur prime ? Ainsi, n’y a-t-il pas là une subvention déguisée aux plateformes de covoiturage, dont la plus puissante, Blablacar, est l’archétype du capitalisme version XXIe siècle ? Est-ce d’ailleurs normal que ce faisant, l’État rende indispensables ces entreprises pour mettre en œuvre une politique publique, alors qu’elles sont seulement mues par des intérêts privés ? Enfin, la collectivité doit-elle nous inciter, par l’argent, à changer nos comportements ? N’est-on pas ici au cœur de cette nouvelle idéologie très en vogue du « paternalisme libertarien » ? Celle-ci consiste à influencer les choix individuels – « on sait ce qui est bon pour vous » – sans imposer formellement quoi que ce soit… et surtout pas aux plus riches. Exemple : la prime de 100 euros pour se mettre au covoiturage influencera sûrement la caissière qui y trouvera l’opportunité de remplir son frigo à la fin du mois. Il est beaucoup moins évident que son chirurgien-dentiste devienne covoitureur pour toucher ses 100 balles…
À ces questions, certains répondront qu’il ne faut pas faire la fine bouche. L’heure est en effet à l’urgence, climatique et sociale. Le covoiturage, c’est du bon sens, ne peut que faire moins dépenser ceux qui roulent habituellement seuls : en partageant les frais, prime gouvernementale ou pas, on fait des économies. Le bon sens veut aussi que « deux personnes dans une voiture, c’est deux fois moins de pollution », comme l’indique le ministère de la transition écologique. C’est d’ailleurs cette « efficacité » environnementale qui justifie la politique de changements de comportements du gouvernement.
PATERNALISME LIBERTARIEN ?
Pourtant, dès 2015, une étude commandée par l’Ademe a mis fin au mythe du « covoit’ par nature écolo » savamment entretenu par les plateformes. Les auteurs de l’étude ont tout simplement analysé les pratiques réelles d’un millier d’utilisateurs de Blablacar. Ils ont conclu que « l’impact du covoiturage est assez faible sur les kilomètres parcourus en voiture particulière. Ainsi, un kilomètre covoituré par un équipage entraîne une économie de 0,04 kilomètres en voiture particulière. » Ce faible impact s’explique surtout par le fait que le cas idéal – celui du conducteur qui laisse sa voiture au garage pour devenir passager – concerne moins d’1 passager sur 5 (16 %). La plupart des passagers délaissent en effet non pas leur voiture au profit du covoiturage, mais le train (69 % d’entre eux, soit plus de 2 sur 3). Dans ce cas le plus répandu, le covoiturage ne vide pas les routes, mais les trains ! Il n’a donc absolument aucun impact sur les émissions de gaz à effet de serre.
Pire, les auteurs soulignent que le covoiturage peut remplir les routes ! Tout simplement parce que certains conducteurs auraient renoncé à se déplacer s’ils n’avaient pas trouvé de passager !
Anecdotique ? Pas du tout : il concerne 1 trajet sur 3 ! Ce phénomène est appelé « effet rebond » par les experts : la baisse du coût d’utilisation de la voiture individuelle, grâce au covoiturage, conduit à une augmentation de son usage. Autre effet rebond possible souligné par une autre étude : « le covoiturage peut inciter les ménages, a fortiori les moins aisés, à résider plus loin des centres d’emploi pour pouvoir bénéficier de prix immobiliers plus faibles. En définitive, son développement pourrait ainsi renforcer les phénomènes d’étalement urbain et de périurbanisation, et par conséquent la dépendance automobile de ménages le plus souvent modestes ».
OUI AU COVOIT’ RURAL
L’impact environnemental du covoiturage dépend ainsi du contexte dans lequel il se développe : nocif, s’il concurrence les transports en commun et qu’il permet de « rouler plus », bénéfique s’il se développe pour des déplacements contraints, type « domicile-travail », sur des zones où le maillage territorial des transports en commun est trop lâche. Autrement dit, développer le covoiturage domicile-travail en zone rurale a du sens, alors que favoriser la pratique entre deux métropoles desservies par le train est une aberration polluante. Le ministre Clément Beaune est semble-t-il au courant : il a précisé sur France info que la mesure ciblerait les trajets du quotidien… avant d’ajouter qu’il réfléchissait à la mise en place de parkings gratuits sur les aires d’autoroutes, et qu’il « y aura peut-être une aide à la longue distance aussi, c’est ce qu’on est en train de discuter avec les plateformes »…
C’est si dur que ça, de trancher entre l’intérêt général et l’intérêt de Blablacar ?
Fabien Ginisty
Illustration : Mich, 1920 © GALLICA







